Economie

Batteries LFP : le Maroc, futur maillon clé de la chaîne mondiale

Grâce à ses réserves phosphatées, à plusieurs projets industriels dans les matériaux de batterie et à son accès préférentiel aux marchés européen et américain, le Maroc figure parmi les destinations susceptibles de contribuer à la diversification de la chaîne mondiale des batteries lithium-fer-phosphate hors de Chine, selon le Global Critical Minerals Outlook 2026 de l’Agence internationale de l’énergie.

L’Agence internationale de l’énergie (AIE) met en évidence le positionnement croissant du Maroc dans la chaîne de valeur des batteries lithium-fer-phosphate, dites LFP. Dans son Global Critical Minerals Outlook 2026, l’organisme international associe cet essor à la concentration exceptionnelle des réserves phosphatées du Royaume, à l’implantation de plusieurs projets industriels et à une configuration commerciale favorable aux exportations vers l’Europe et les États-Unis.

Cette technologie occupe une place de plus en plus importante dans l’industrie mondiale des batteries. En 2025, les batteries LFP représentaient 55 % du marché mondial des batteries destinées aux voitures électriques et 90 % du marché du stockage stationnaire d’électricité, contre respectivement 15 % et 30 % en 2020. Leur fabrication nécessite notamment de l’acide phosphorique purifié de qualité batterie, produit à partir de roche phosphatée et d’acide sulfurique.

Or, ce segment demeure fortement concentré. La Chine assurait 70 % de la production mondiale d’acide phosphorique purifié en 2025 et devrait encore détenir 75 % des capacités en 2035, sur la base des projets actuellement annoncés. Dans ce paysage industriel, le Maroc apparaît néanmoins comme l’un des principaux pôles potentiels de diversification hors du marché chinois.

Un poids appelé à croître hors de Chine

L’AIE estime que le Maroc pourrait représenter environ 5 % des capacités mondiales de production d’acide phosphorique purifié en 2035. Cette part reste limitée au regard de l’importance de ses ressources, mais elle placerait le Royaume parmi les premières capacités mondiales en dehors de la Chine.

Avec les États-Unis et le Canada, le Maroc concentrerait ainsi plus de 55 % des capacités d’acide phosphorique purifié projetées hors de Chine à cet horizon. L’Agence souligne toutefois que le développement de cette industrie se heurte à plusieurs difficultés, parmi lesquelles la compétitivité des coûts, les économies d’échelle dont bénéficient les producteurs chinois, la maîtrise des procédés industriels, la disponibilité des équipements ainsi que la gestion des déchets et des sous-produits.

Le potentiel marocain repose d’abord sur ses réserves de roche phosphatée, évaluées par l’AIE à 70 % des réserves mondiales. Le Royaume ne représente cependant que moins de 15 % de l’extraction mondiale, alors que la Chine assurait 45 % de la production en 2025 avec seulement 5 % des réserves. Ce décalage illustre l’ampleur des possibilités de montée en puissance dans l’extraction, mais surtout dans les activités de transformation à plus forte valeur ajoutée.

Le rapport relève également une progression des investissements chinois dans la chaîne de valeur des batteries au Maroc. Il cite notamment les groupes Gotion, BTR, Huayou et CNGR, dont l’implantation est favorisée par l’importance des ressources phosphatées disponibles.

À cet avantage minier s’ajoute la position commerciale du pays. Selon l’AIE, les accords conclus avec l’Union européenne et l’accord de libre-échange avec les États-Unis permettent aux projets soutenus par des capitaux chinois installés au Maroc de bénéficier d’un accès préférentiel à ces deux marchés, comparativement à des exportations effectuées directement depuis la Chine.

Du phosphate au graphite et au cobalt

Le rôle envisagé pour le Maroc ne se limite pas à l’acide phosphorique. L’AIE mentionne également plusieurs projets situés sur d’autres maillons de la chaîne des batteries.

Dans le graphite, le rapport cite une usine d’anodes à Tanger parmi les projets ayant connu des développements significatifs en 2025 et au début de 2026. Cette unité doit participer à la production de graphite sphérique enrobé de qualité batterie, utilisé dans la fabrication des anodes. Avec les projets de Vittangi, en Suède, et de Bécancour, au Canada, elle contribuerait à une capacité combinée d’environ 20.000 tonnes à l’horizon 2030. Le rapport ne précise toutefois pas la part attribuée individuellement à chaque projet.

L’AIE fait aussi état du projet de Managem à Bou Azzer dans le sulfate de cobalt, un précurseur entrant dans la fabrication de certaines batteries de véhicules électriques. L’entreprise prévoyait, en janvier 2026, de convertir sa production de cobalt métal en sulfate de cobalt, avec une capacité estimée à 6.000 tonnes par an, correspondant à environ 1.200 tonnes de cobalt contenu.

Le rapport inscrit ce projet dans un marché mondial du sulfate de cobalt appelé à se restructurer profondément pour répondre à l’impératif de diversification des chaînes de valeur. Face à la domination hégémonique de la Chine sur le raffinage du cobalt et aux restrictions commerciales croissantes, les initiatives hors-Chine comme celle de Managem offrent une alternative stratégique cruciale pour les constructeurs occidentaux. Ces derniers cherchent activement à sécuriser des matériaux de qualité batterie conformes aux exigences strictes de traçabilité et de décarbonation de l’Union européenne ainsi qu’aux critères d’éligibilité fiscale de l’Inflation Reduction Act (IRA) américain.

Défis structurels et dépendance aux intrants chimiques

Cependant, l’AIE prévient que la concrétisation des ambitions marocaines dépendra de sa résilience face aux chocs extérieurs sur les matières premières secondaires. Le traitement et le raffinage locaux des minéraux critiques requièrent des volumes massifs de produits chimiques intermédiaires. Le rapport souligne à ce titre la vulnérabilité liée à l’acide sulfurique, un intrant indispensable au traitement des phosphates et à l’extraction du cobalt et du lithium.

Les tensions géopolitiques de 2026 au Moyen-Orient et les perturbations majeures constatées dans le détroit d’Hormuz ont rappelé la fragilité de cet approvisionnement. Alors que la région du Golfe concentre une part significative du commerce de soufre, la hausse brutale des coûts des intrants a forcé plusieurs acteurs industriels mondiaux à s’adapter, mettant en évidence l’importance capitale pour le Maroc d’intégrer verticalement et de sécuriser ses chaînes d’approvisionnement en acides industriels pour préserver sa compétitivité-coût face aux producteurs asiatiques.

En définitive, le passage progressif du Royaume d’un statut d’exportateur de roche brute à celui de fournisseur clé de composants à haute valeur ajoutée (cathodes, anodes, précurseurs) illustre la refonte globale de la sécurité d’approvisionnement cartographiée par l’AIE.

Source : fr.hespress.com