Faouzi Bensaïdi, grand maître de la mise en scène : le réalisateur qui raconte le Maroc autrement
Récompensé en Égypte pour l’ensemble de sa carrière, le réalisateur marocain Faouzi Bensaïdi s’impose comme l’un des auteurs les plus singuliers du cinéma arabe.
Costume sombre, chemise blanche ouverte au col, lunettes à épaisse monture noire. Ce vendredi 23 octobre, dans la station balnéaire égyptienne d’El Gouna, au bord de la mer Rouge, Faouzi Bensaïdi a choisi la sobriété. Une main dans la poche, il se tient face au micro, son nom en lettres capitales sur l’écran derrière lui. Le festival du film de la ville vient de lui décerner son prix de la réalisation créative, pour l’ensemble de sa carrière. Une consécration de plus pour l’enfant de Meknès, comédien passé derrière la caméra. À ses côtés, en smoking et nœud papillon, Yousry Nasrallah tient le trophée doré. Grand nom du cinéma égyptien et ancien assistant de Youssef Chahine, il a salué un cinéaste attentif au moindre détail. Le Marocain parle d’abord de l’Égypte. « Nous avons grandi avec les films, la musique et la littérature égyptiens », confie-t-il. Il compare l’hommage à un battement de cœur, puis lit des vers de Mahmoud Darwich sur l’oubli. Un poème choisi par un homme qui, depuis près de trente ans, s’applique à laisser une trace.
Tout part de Meknès, où Faouzi Bensaïdi voit le jour le 14 mars 1967. Pendant sa jeunesse, la ville compte neuf ou dix salles de cinéma et plusieurs ciné-clubs. Le petit Faouzi y accompagne son père, puis son grand frère. À la maison, il arpente les pièces l’œil collé à l’appareil photo paternel pour composer des plans imaginaires. D’un père grave et d’une mère rieuse, il gardera ce mélange de tragique et de burlesque qui irrigue son œuvre. À 14 ans, il remporte un jeu télévisé sur le cinéma face à des adultes. Le grand prix promis, une semaine à Cinecittà, n’existait pas. L’affaire fait grand bruit, le Centre cinématographique marocain finit par lui verser la somme et l’adolescent s’en sert pour monter son premier spectacle. Le théâtre est sa première école. Diplômé en 1990 de l’ISADAC de Rabat, il se perfectionne à Paris, au Conservatoire national supérieur d’art dramatique. En 1998, il réalise son premier court métrage, « La Falaise », qui remporte 23 prix. Ce succès séduit André Téchiné, qui l’invite à coécrire son film « Loin ».
La consécration arrive en 2003 avec « Mille mois », son premier long métrage. Le film raconte l’enfance d’un garçon dans un village de l’Atlas, pendant les années de plomb, et remporte deux prix à Cannes. Suivent cinq autres longs métrages. Dans « What a Wonderful World », il joue un tueur à gages amoureux à Casablanca. « Mort à vendre », sur trois jeunes voleurs de Tétouan, est primé à Berlin et salué par Martin Scorsese.
Le cinéma peut bouleverser une existence
« Volubilis », drame d’un jeune couple de Meknès, décroche le Grand Prix du Festival national du film de Tanger. Viennent ensuite « Jours d’été », d’après Tchekhov, et « Déserts », présenté à Cannes en 2023. La même année, Marrakech lui remet son Étoile d’or. Chez Bensaïdi, la forme est un engagement. Il règle les entrées et sorties de champ comme une chorégraphie, filme la marge plutôt que le centre et fait confiance au hors-champ. « Mille mois » se passe presque de gros plans, « Déserts » en prive ses héros. Lui qui s’agace qu’on réduise le cinéma arabe à ses sujets revendique d’être jugé en metteur en scène.
Fidèle, il travaille depuis « La Falaise » avec l’ingénieur du son Patrice Mendez et retrouve film après film la même troupe, dont Nezha Rahil, présente dans ses six longs métrages. Acteur dans l’âme, il joue dans chacun de ses longs métrages et chez les autres, jusqu’au « Dheepan » de Jacques Audiard, Palme d’or 2015. Il prépare déjà un septième film, « Histoire d’amour en dix chansons, trois mariages et un baiser », autour d’un orchestre de mariages de Marrakech. Adolescent, il s’était épris de comédie musicale. Pour lui, le cinéma, impuissant à transformer le monde, peut bouleverser une existence. L’enfant de Meknès en est la preuve.
Source : maroc-hebdo.com
