Rétro-Verso : Sebou 1963, ou la chronique d’un oued en furie
En janvier 1963, des pluies diluviennes ont submergé le Gharb, provoquant le débordement de l’Oued Sebou et noyant villages et cultures. Chronique d’un épisode macabre, où la plaine fertile succombait sous les flots.
En janvier 1963, la région du Gharb a été touchée de plein fouet par ce que les historiens et météorologues s’accordent à décrire comme « l’une des catastrophes naturelles les plus dévastatrices du XXᵉ siècle » ayant touché le Royaume. Des pluies diluviennes se sont, en effet, abattues sur cette plaine, provoquant le débordement historique de l’Oued Sebou. En quelques heures, les villages, les routes et les champs furent submergés, transformant des milliers d’hectares en un vaste lac.
« Les eaux ont atteint des hauteurs sans précédent, isolant plusieurs villages et mettant en péril la vie des habitants», pouvait-on lire dans un ancien numéro du quotidien Le Matin.
À Kénitra et Sidi Slimane, quelques séniors racontent encore ces heures de panique. « Les habitants de certaines fermes à Sidi Slimane ont dû gravir les toits pour se protéger, tandis que les troupeaux se débattent dans des flots glacés », se souvient Omar, un octogénaire. « Les écoles et marchés de Kénitra ont été transformés en centres de réfugiés improvisés », se souvient Abdellatif, enseignant kénitrien à la retraite.
L’on peut lire dans l’historiographie savamment recueillie par les Archives Nationales du Royaume que les convois de vivres et de médicaments se sont succédé sans relâche, mais les eaux continuèrent de monter et plusieurs villages sont restés totalement isolés.
Le bilan matériel fut lourd, apprend-on via une revue de presse de cette année-là. Près de 180.000 hectares de terres cultivables inondés, des milliers de têtes de bétail noyées, des maisons en pisé effondrées et des routes détruites. La récolte de blé et de betterave, vitale pour la région, a été anéantie. Les autorités locales ont dû faire appel à l’armée pour organiser les secours et protéger les digues menacées.
Pour répondre à l’urgence, Barid Al-Maghrib émit une série de timbres surchargés «Inondations 1963», destinés à financer l’aide aux sinistrés. Selon un communiqué publié sur les colonnes de notre confrère Al Alam, «les fonds recueillis grâce à cette émission spéciale seront intégralement affectés aux familles touchées et à la remise en état des exploitations agricoles».
Au-delà des chiffres, ce sont les histoires individuelles qui frappent le plus. Un paysan de Souk El-Arbaa racontait dans ce même quotidien qu’«en une nuit, l’eau a tout englouti. Nous avons dû fuir avec les quelques effets que nous pouvions porter. Tout le reste a disparu».
Les archives indiquent que certaines familles ont passé plusieurs jours sur des tas de bois ou dans des greniers, attendant les secours, tandis que d’autres se déplaçaient en barques improvisées. Les écoles et mosquées servaient alors de refuges temporaires, témoignant d’une solidarité spontanée jusqu’alors jamais expérimentée par les habitants du Gharb.
La catastrophe a aussi révélé les limites des infrastructures hydrauliques de l’époque. Les digues et barrages secondaires du Sebou ont été renforcés dans les mois suivants, et la gestion des crues est devenue une priorité des services techniques. Comme le notait un rapport de la préfecture de Kénitra: «Il est impératif de renforcer les digues et d’améliorer les systèmes d’alerte afin de protéger les plaines fertiles et la population lors des crues exceptionnelles».
Si la tragédie fut immense, elle a également montré la capacité de mobilisation de l’État et des habitants. Les militaires, fonctionnaires et citoyens ont organisé l’évacuation des villages, limité la propagation des maladies et distribué les vivres. Les timbres surchargés restent aujourd’hui un symbole tangible de cette solidarité, prisé des philatélistes.
« Jamais je n’oublierai ces jours où l’eau nous a tout pris, mais où la nation s’est mobilisée », nous raconte Omar, qui avait vingt ans cette année-là et officiait comme fonctionnaire à la préfecture de Sidi Slimane.
Plus de soixante ans après, ces inondations continuent de servir d’exemple pour la prévention et la gestion des crues au Maroc. Les archives et journaux de l’époque permettent de reconstituer avec précision la chronologie des événements, tout en transmettant la mémoire de ceux qui ont vécu la colère de l’Oued Sebou.
Hydrométéorologie : Le Gharb face à ses leçons historiques
La plaine du Gharb, vaste corridor agricole situé entre le Rif et le Rif Moyen, constitue l’un des espaces les plus fertiles du Maroc. Traversée par l’Oued Sebou et ses affluents, cette région présente des caractéristiques hydrométéorologiques singulières qui la rendent particulièrement vulnérable aux crues exceptionnelles.
Historiquement, cette région a connu plusieurs épisodes de débordements majeurs, dont la crue de janvier 1963 reste la plus emblématique. Les relevés météorologiques de l’époque indiquent que l’événement résulte de la combinaison de plusieurs facteurs : une dépression isolée en altitude, un air très froid en haute atmosphère et la convergence d’un flux humide méditerranéen avec des vents atlantiques. La pluviométrie, concentrée sur quelques jours seulement, a généré des débits dépassant largement la capacité des lits d’oued et des digues.
L’historique des crues montre que le Gharb se distingue par sa topographie peu inclinée, favorisant l’inondation rapide des plaines. Les sols alluviaux, riches mais peu perméables lorsqu’ils sont saturés, amplifient l’extension des eaux. Dans le cas de la crue de 1963, près de 180.000 hectares furent inondés en quelques heures, affectant villages, routes et cultures. La variabilité des précipitations dans cette région, alternant sécheresse prolongée et pluies concentrées, est une constante depuis le début du XXᵉ siècle, rendant les crues soudaines particulièrement destructrices.
Les études hydrologiques rétrospectives soulignent également l’importance du rôle des barrages secondaires et des digues. Avant 1963, le réseau de protection du Sebou était limité, et l’urbanisation autour de Kénitra et Sidi Slimane amplifiait la vulnérabilité. Les données archivées de la Direction Générale de la Météorologie indiquent que la surveillance des précipitations se faisait alors principalement via pluviomètres manuels, limitant la réactivité face aux crues soudaines. Les mesures contemporaines, avec radars et stations automatiques, illustrent combien la plaine était exposée aux crues historiques.
Sur le plan climatique, le Gharb illustre bien la sensibilité du Maroc méditerranéen aux extrêmes : la région subit des événements intenses de façon récurrente, tout en conservant un bilan annuel moyen proche de la normale. Cette combinaison accentue la vulnérabilité, car les systèmes hydrauliques doivent absorber des volumes concentrés sur de très courtes périodes, comme l’ont documenté les archives des crues de 1963 et de 1970.
Enfin, l’analyse historique montre que la gestion des crues ne repose pas uniquement sur les infrastructures. Les archives locales et les témoignages de l’époque mettent en évidence une mobilisation collective, où habitants, armée et administration se coordonnaient pour limiter les pertes. Cette dimension humaine, rarement quantifiable, reste essentielle pour comprendre les spécificités du Gharb face aux crues.
Archives : Des rivières sereines aux crues dévastatrices
Au cours du XXème siècle et au début du XXIème, le Royaume a été régulièrement frappé par des crues et inondations, laissant des traces durables dans l’Histoire des villes et des régions touchées. Depuis les années 1970, ces événements ont constitué la principale catastrophe naturelle du pays, causant de nombreuses pertes humaines et des dégâts matériels importants.
En janvier 1970, une crue dans le Nord du Royaume avait provoqué la mort de plusieurs habitants et endommagé des habitations et des cultures. En 1975, des pluies exceptionnelles avaient entraîné des inondations dans les provinces de l’Ouest, faisant également plusieurs victimes. En 1979, Ouarzazate avait subi une crue qui avait détruit ponts et routes, et en 1985 l’oued Oum Laachar avait débordé sur Guelmim, emportant maisons et récoltes.
L’année 1995 fut particulièrement dramatique. Une crue dans la vallée de l’Ourika avait inondé villages et campements, causant la mort de centaines de personnes et laissant de nombreux habitants sans abri. Peu après, les régions de Taza et de Taounate avaient également été frappées, faisant plusieurs dizaines de morts et paralysant la vie locale. Dans les années suivantes, d’autres villes furent touchées. En 1996, Béni Mellal avait subi une crue mortelle, et en 1997 Taza, Khénifra et d’autres localités avaient été inondées après des pluies abondantes.
Avec le début du XXIème siècle, les grandes villes et les plaines agricoles ne furent pas épargnées. En 2000, Tétouan et Tanger avaient connu des inondations dévastatrices, et en 2001 et 2002, Casablanca, Settat, Mohammedia et Fès furent affectées par des crues qui provoquèrent des pertes humaines et des destructions importantes. En 2003, Nador et Al Hoceima avaient été frappées par des inondations faisant plusieurs dizaines de victimes. Les épisodes suivants touchèrent Marrakech, Driouch et Taroudant, rappelant que le pays reste vulnérable aux phénomènes météorologiques intenses.
Faits marquants : Le Royaume sous l’assaut des torrents
Les inondations répétées qui ont frappé le Maroc au XXème siècle et au début du XXIème révèlent les interactions complexes entre climat, topographie et aménagement urbain. Sur le plan climatique, ces catastrophes sont souvent liées à des précipitations intenses concentrées sur une courte période, combinées à des orages saisonniers et à des flux atlantiques qui apportent d’importantes masses d’eau.
Les modèles météorologiques montrent que les régions montagneuses et les plaines côtières du Maroc sont particulièrement vulnérables aux crues soudaines, car les oueds et rivières peuvent se gonfler rapidement, transformant des cours d’eau habituellement modérés en torrents destructeurs. La fonte des neiges dans le Haut Atlas, ajoutée aux pluies exceptionnelles, accentue ce phénomène en augmentant le débit des affluents et en saturant le sol, ce qui provoque un ruissellement massif.
Selon nos climatologues et météorologues interrogés, la configuration géographique et l’urbanisation des villes amplifient cette vulnérabilité. Les centres historiques construits au bord des oueds, avec des infrastructures anciennes ou peu résistantes, sont particulièrement exposés. Les zones urbaines modernes, souvent pavées et imperméabilisées, favorisent le ruissellement rapide, empêchant l’infiltration naturelle de l’eau et augmentant la hauteur et la vitesse des crues. De plus, la croissance démographique rapide et l’extension des villes sans planification adaptée ont conduit à la construction dans des zones inondables, renforçant le risque pour les populations et les biens.
Selon la Direction Générale de la Météorologie, la prévention passe par l’intégration de données hydrologiques et météorologiques dans la planification urbaine. La construction de digues, de bassins de rétention et de systèmes de drainage adaptés permet de réguler le débit des rivières et d’absorber les excédents d’eau. Les systèmes d’alerte précoce, basés sur la mesure des précipitations et des niveaux d’eau, permettent de déclencher des évacuations rapides.
Source : lopinion.ma
