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La voie étroite du gouvernement libanais

Exiger le désarmement immédiat du Hezbollah et vouloir imposer une paix selon les seuls termes israéliens ne peut conduire qu’à l’échec, voire à l’implosion du Liban, au vu des tensions communautaires qui traversent le pays.

Le Liban peut-il échapper à la fatalité des guerres qui lui sont imposées ? La réunion préparatoire israélo-libanaise pour des négociations directes, prévue à Washington jeudi 23 avril, doit apporter des éléments de réponse, même si les circonstances ne laissent guère la place à l’optimisme. Si la responsabilité de la guerre en cours, interrompue par un très fragile cessez-le-feu, revient au Hezbollah, prêt une nouvelle fois à sacrifier le Liban au nom de la solidarité avec le régime iranien, l’Etat hébreu a saisi cette occasion pour tenter de remodeler en profondeur sa frontière nord, réveillant un irrédentisme qui a toujours considéré le fleuve Litani comme la ligne de démarcation « naturelle » d’Israël.

Cette ouverture que le gouvernement libanais pris en étau entre ces deux belligérants a appelée de ses vœux, pour éviter d’être emporté dans une spirale dévastatrice, n’a été possible que parce qu’un cessez-le-feu a été imposé par les Etats-Unis à Israël, qui le respecte encore moins que le Hezbollah, lequel est par ailleurs hostile à ces rencontres. Engagé dans une partie difficile avec l’Iran à la suite de l’attaque contre le régime déclenchée conjointement avec son allié israélien, Washington veut éviter que son adversaire prenne prétexte des bombardements et des destructions au Liban pour faire durer un conflit qui lui échappe.

La diplomatie erratique de Donald Trump fait que les Etats-Unis peuvent difficilement prétendre au rôle de médiateur que la situation exige. Il suffit de constater leur inefficacité totale dans le dossier de Gaza, laissé en jachère depuis six mois, pour s’en convaincre. Et on ne peut que déplorer la mise à l’écart de la France, expliquée par le ressentiment tenace de Benyamin Nétanyahou après la reconnaissance par Paris de l’Etat de Palestine, alors que des soldats français paient le prix du sang au sud du Liban.

Le choix exclusif de la guerre par le gouvernement israélien peine pourtant à produire des résultats autres que la dévastation. Lorsqu’il est passé à l’offensive contre le Hezbollah, en septembre 2024, la décapitation de la direction de la milice chiite n’a pas précipité l’éradication annoncée. La poursuite des frappes israéliennes après le cessez-le-feu conclu en novembre de la même année a produit le résultat inverse à celui escompté. Les élections municipales tenues dans le sud du Liban en 2025 ont montré que le Hezbollah y restait populaire, même s’il est militairement affaibli et désormais privé du soutien stratégique que constituait le régime de Bachar Al-Assad.

Sa décision de relancer les hostilités contre Israël, le 2 mars, pour venger l’assassinat du guide suprême iranien Ali Khamenei a suscité la rage d’une majorité de Libanais. Mais les projets israéliens de zone tampon délimitée par une « ligne jaune » et la poursuite de destructions massives de villages libanais présentées publiquement comme l’application d’un « modèle » inauguré à Gaza ne peuvent que renforcer à terme une milice chiite prompte à changer de registre quand les circonstances et le cynisme le commandent.

Exiger son désarmement immédiat et vouloir imposer une paix selon les seuls termes israéliens ne peut conduire qu’à l’échec voire à l’implosion du pays du Cèdre, au vu des tensions communautaires alimentées par l’exode de centaines de milliers de Libanais chassés par la guerre. Le gouvernement israélien serait bien avisé de considérer une autre voie, certainement lente et frustrante : le pari de négociations équitables et du renforcement graduel des autorités du Liban.

Source : lemonde.fr