Culture

“Les Fraises” : Le combat des saisonnières marocaines porté à Cannes

Vingt ans après «Marock», Laïla Marrakchi revient à Un Certain Regard avec un film de colère et de sororité. Un film qui donne un visage, une voix et une dignité aux saisonnières marocaines des serres de Huelva.

Sélectionné à Un Certain Regard lors de la 79e édition du Festival de Cannes, où il a été présenté le 18 mai dernier, Les Fraises marque le grand retour de Laïla Marrakchi au cinéma, treize ans après Rock the Casbah et vingt ans après Marock, le film qui l’avait révélée sur la Croisette. La réalisatrice franco-marocaine, passée depuis par les séries The Eddy pour Netflix, Le Bureau des légendes pour Canal+ et Carême pour Apple TV, quitte cette fois les salons de la bourgeoisie casablancaise pour filmer celles qu’on ne regarde jamais.

Hasna et Meriem quittent pour la première fois le Maroc. Elles rejoignent l’Andalousie comme saisonnières dans les serres de fraises, avec l’espoir d’offrir une vie meilleure à leurs familles. Très vite, la promesse d’eldorado se fracasse sur la réalité de l’exploitation Fresa del Carmen. Salaires arbitraires, quatre femmes par chambre, douches collectives qui ne ferment pas, frais supplémentaires pour l’eau chaude, droit du travail inexistant. Puis survient le drame, une agression sexuelle commise par le patron, et avec lui la question qui traverse tout le film. Faut-il se taire pour survivre, ou parler au risque de tout perdre ? Ensemble, ces femmes choisiront de s’insurger contre tout un système, jusque devant les tribunaux espagnols.

Enquête journalistique

Ce sujet, Laïla Marrakchi ne l’a pas inventé. Tout est parti d’une amie journaliste qui préparait un article pour le New York Times sur les premières saisonnières marocaines à avoir dénoncé publiquement leurs conditions de travail à Huelva. La réalisatrice l’a accompagnée sur le terrain, puis a mis six ans à construire son film avec la scénariste Delphine Agut, co-scénariste de L’Histoire de Souleymane, César du meilleur scénario original en 2025. De cette enquête est né le personnage d’Hasna, ancienne championne de taekwondo et mère d’un petit garçon, incarnée par une Nisrin Erradi impériale. Sa colère et son insolence tendent le film de bout en bout, et son explosion finale au tribunal, où sa propre voix résonne enfin sans passer par une interprète, compte parmi les moments les plus puissants vus à Cannes cette année. Autour d’elle, Hajar Graigaa, Hind Braik et Fatima Attif composent un groupe de femmes d’une justesse rare, rejointes par l’Espagnole Itsaso Arana dans le rôle d’une avocate au militantisme ambigu.

Détail savoureux pour le public marocain, l’essentiel du tournage s’est déroulé chez nous. L’équipe n’ayant pas pu filmer dans les exploitations espagnoles, et pour cause, les serres du film sont celles des zones agricoles de Larache et de Tanger, avant que la production ne traverse le détroit pour les décors urbains de Huelva et de Séville. Une coproduction où le Maroc pèse près de 18 %, avec Saïd Hamich Benlarbi parmi les producteurs, et un projet passé par les Ateliers de l’Atlas du Festival de Marrakech, qui lui ont décerné leur Prix à la postproduction en décembre dernier.

La mise en scène transforme progressivement les tunnels de plastique blanc en décor carcéral, la caméra de Tristan Galand colle aux corps, et le film bascule par instants vers le survival sans jamais céder au pathos. La presse internationale ne s’y est pas trompée, saluant une œuvre de rage et de combat.
Le film attend encore sa date de sortie en salles, en France comme au Maroc. Une chose est sûre, on ne regardera plus jamais une barquette de fraises espagnoles de la même façon. C’est peut-être la plus grande victoire de Laïla Marrakchi.

Source : maroc-hebdo.com