Chronique. Nord du Maroc: territoires en crise, politiques publiques en devoir de réforme
Les inondations récurrentes qui affectent depuis plusieurs semaines les villes du Nord du Maroc, sous l’effet de précipitations intenses et prolongées, ne relèvent plus d’un aléa climatique conjoncturel mais constituent désormais un symptôme structurel révélateur d’une crise profonde des politiques publiques d’aménagement, d’urbanisme, de gestion de l’eau et de gouvernance territoriale, crise qui s’inscrit dans une dynamique cumulative de vulnérabilités institutionnelles, techniques, financières et politiques, mettant en évidence l’inadéquation persistante entre les transformations rapides des territoires urbains et périurbains et la capacité réelle des dispositifs publics à les organiser, les réguler et les protéger. Analyse de Dr Yassine El Yattioui, secrétaire général et chercheur associé à NejMaroc, chargé d’enseignement à l’Université Lumière Lyon II, spécialisé en relations internationales, diplomatie, intelligence économique et en géopolitique.
Ces phénomènes hydrologiques extrêmes, accentués par le changement climatique global, ne produisent des effets catastrophiques que dans les espaces où la planification est déficiente, où les normes sont peu appliquées, où l’urbanisation est fragmentée, et où la gouvernance locale est traversée par des logiques de court terme, d’opportunisme foncier, de clientélisme et de captation des ressources publiques, ce qui est précisément le cas dans de nombreuses villes du Nord marocain, notamment dans les zones littorales et les bassins versants urbains de Tanger, Tétouan, Martil, M’diq, Fnideq, Larache, Al Hoceima ou Chefchaouen.
L’urbanisation y a été rapide, souvent anarchique, marquée par une densification non maîtrisée, une artificialisation massive des sols, la disparition des zones d’expansion naturelle des crues, la construction dans les lits majeurs des oueds, l’absence de réseaux d’assainissement pluvial structurants, la faiblesse des systèmes de drainage, l’obsolescence ou l’inexistence de bassins de rétention, et l’insuffisance chronique des infrastructures de collecte et de traitement des eaux usées et pluviales, ce qui transforme chaque épisode pluvieux en crise urbaine systémique. Cette situation révèle une carence structurelle des politiques d’urbanisme, conçues davantage comme instruments de production foncière et immobilière que comme outils de régulation environnementale, de résilience territoriale et de sécurité collective, dans un contexte où la logique de valorisation économique de l’espace prime sur la logique de soutenabilité, et où la planification stratégique reste largement formelle, déconnectée des réalités topographiques, hydrologiques et sociales des territoires.
L’incohérence devient d’autant plus manifeste que le Nord du Maroc connaît simultanément un fléchissement des prix de l’immobilier dans certains segments, révélant une saturation du marché et une fragilisation de la valeur foncière, sans que cette dynamique ne soit accompagnée par un réinvestissement public dans les infrastructures essentielles, notamment les réseaux d’égouts, la gestion des eaux pluviales, le traitement des déchets, la mobilité urbaine et les transports collectifs structurants, ce qui produit une contradiction majeure entre discours de modernisation urbaine et réalité matérielle des équipements publics.
L’absence de réseaux de bus stables, réguliers et efficients, l’inexistence de tramways, la faiblesse des interconnexions multimodales, le retard chronique de projets structurants comme les téléphériques urbains pourtant adaptés aux reliefs escarpés de nombreuses villes nordiques, et la fragmentation des politiques de transport traduisent une vision urbaine incomplète, qui ne pense pas la ville comme système intégré mais comme juxtaposition de projets discontinus, souvent dictés par des logiques d’image, de visibilité politique ou d’opportunité économique.
Cette défaillance s’inscrit dans un cadre institutionnel où les collectivités locales disposent de compétences formelles mais de capacités opérationnelles limitées, où la coordination intersectorielle est faible, où la planification multi-niveaux est fragmentée, et où la gouvernance financière locale est marquée par des fuites de ressources, des inefficiences structurelles, des mécanismes de corruption, de surfacturation, de projets inutiles ou surdimensionnés, et une allocation budgétaire insuffisamment orientée vers les infrastructures de base, ce qui détourne les politiques publiques de leur finalité première : le service de la ville, du citoyen et du territoire.
Dans ce contexte, la comparaison internationale est éclairante, car des pays aux profils socio-économiques comparables au Maroc ont su mettre en place des politiques publiques efficaces face aux risques hydriques et aux défis urbains.
La Turquie, notamment dans des villes comme Istanbul, Izmir ou Bursa, a investi massivement dans des infrastructures hydrauliques, des réseaux d’assainissement modernes, des systèmes de tunnels de drainage, des bassins de stockage temporaire des eaux pluviales, tout en intégrant ces dispositifs dans une planification urbaine structurée et une politique de transports publics performante, combinant métro, tramway, bus rapides et intermodalité. L’Indonésie, confrontée à des inondations chroniques dans des villes comme Jakarta, a développé des politiques de digues, de canaux, de parcs inondables, de relocalisation urbaine et de régulation foncière, articulées à des programmes de gouvernance environnementale et de lutte contre la corruption locale. Le Vietnam, dans des villes comme Hô Chi Minh-Ville, a mis en œuvre des systèmes de gestion intégrée des eaux urbaines combinant ingénierie hydraulique, planification territoriale et participation communautaire.
Ces expériences montrent que l’efficacité des politiques publiques repose sur plusieurs piliers indissociables : une vision stratégique de long terme, une gouvernance institutionnelle claire, des financements transparents, une ingénierie territoriale compétente, et une articulation réelle entre urbanisme, environnement, mobilité et développement économique.
Pour le Maroc, et plus spécifiquement pour le Nord, l’enjeu n’est donc pas seulement technique mais profondément politique, institutionnel et culturel. Il implique une refondation de la politique urbaine autour de la résilience territoriale, de la justice spatiale, de la soutenabilité environnementale et de la transparence financière, en rupture avec les logiques de développement fragmenté, de spéculation foncière et de projets vitrine. À l’horizon Vision 2030–2040, le Maroc ne peut se permettre de maintenir un modèle urbain vulnérable, inégalitaire et inefficace, dans un contexte de changement climatique, de pression démographique et de compétition territoriale internationale. Les solutions existent et doivent être articulées dans une approche systémique : mise en place de schémas directeurs de gestion des eaux pluviales à l’échelle des bassins versants urbains, création de réseaux d’égouts séparatifs, développement de bassins de rétention, de parcs inondables et d’infrastructures vertes, intégration des normes environnementales dans les documents d’urbanisme, protection stricte des zones naturelles d’expansion des crues, régulation foncière forte, lutte contre l’urbanisation informelle, modernisation des systèmes de collecte et de traitement des déchets, déploiement de transports publics structurants et durables, renforcement des capacités techniques des collectivités locales, réforme de la gouvernance financière territoriale, transparence budgétaire, contrôle des marchés publics, lutte contre les fuites financières, et responsabilisation politique des acteurs locaux.
Il s’agit également de sortir d’une logique de tourisme saisonnier limité à la période estivale, qui réduit le Nord du Maroc à une vitrine estivale, sans construire un modèle territorial durable, productif, résilient et attractif toute l’année, intégrant le monde rural dans des normes d’infrastructure, de mobilité, d’accès à l’eau, à l’assainissement et aux services publics. Le développement du Nord ne peut être réduit à l’esthétique urbaine, à l’attractivité touristique ou aux grands projets symboliques ; il doit reposer sur des fondations invisibles mais essentielles : l’eau, les réseaux, la gestion des flux, la planification, la gouvernance, la transparence, la compétence et la vision.
Sans cette transformation structurelle, les inondations continueront d’être traitées comme des crises ponctuelles, alors qu’elles sont l’expression d’un modèle urbain dysfonctionnel, et le Maroc restera en décalage avec ses propres ambitions stratégiques, incapable de traduire la vision du futur du Royaume en politiques territoriales concrètes, efficaces et justes.
Aux côtés des analyses structurelles et des impératifs de réforme, il est essentiel d’exprimer une solidarité humaine profonde envers les populations sinistrées du Nord du Maroc, durement frappées par ces inondations à répétition, dont les conséquences matérielles, sociales et psychologiques dépassent largement les chiffres et les bilans officiels.
Ces épreuves touchent des familles, des quartiers, des villages entiers, des parcours de vie, des mémoires locales et des équilibres communautaires déjà fragilisés, et appellent non seulement une réponse institutionnelle forte, mais aussi une reconnaissance morale, sociale et humaine de la souffrance vécue. Cette solidarité est d’autant plus sincère et engagée qu’elle s’enracine, pour moi, dans des origines familiales profondément liées au Nord du Maroc, à ses territoires, à ses villes, à son monde rural et à ses dynamiques sociales, ce qui donne à cette épreuve une dimension à la fois collective et intime, mêlant l’analyse citoyenne à l’attachement personnel, la réflexion politique à l’émotion humaine, et l’exigence de justice territoriale à la fidélité à une terre d’origine qui ne peut être réduite ni à une vitrine touristique saisonnière ni à un espace périphérique de développement, mais qui mérite pleinement dignité, protection, investissement public et avenir durable.
Source : h24info.ma
