En Europe aussi, les mégaprojets de data centers d’IA se prennent les pieds dans le tapis
Les infrastructures de calcul ne poussent pas aussi vite que les investissements annoncés. Au Royaume-Uni, les difficultés de raccordement électrique ont récemment conduit Microsoft à renoncer à un contrat de location. En Finlande et en France, des projets sont confrontés à des obstacles réglementaires ou à une contestation locale. Autant d’exemples qui illustrent les difficultés qui pèsent sur les infrastructures d’IA en Europe, et ce malgré des investissements annoncés de l’ordre de plusieurs milliards.
Aux États-Unis, où la construction de data centers a pris une longueur d’avance, la multiplication des projets destinés à répondre à l’explosion des besoins en calcul de l’intelligence artificielle suscite depuis plusieurs années une contestation croissante. Consommation électrique et hydrique, nuisances sonores, artificialisation des sols : les oppositions se multiplient, au point de contraindre certains promoteurs à revoir leurs ambitions, voire à abandonner leurs projets. L’Europe, qui accélère à son tour le développement de ses infrastructures, commence à rencontrer les mêmes difficultés. Plusieurs projets se retrouvent ainsi fragilisés, voire stoppés, malgré les milliards d’euros promis par les géants de la technologie.
Microsoft lâche Nscale au Royaume-Uni
Le dernier épisode en date concerne le britannique Nscale et Microsoft. Le géant américain a renoncé à louer une capacité de calcul de 50 mégawatts dans un data center que le premier prévoyait de construire à Loughton, dans l’Essex, au Royaume-Uni. Annoncé dans le cadre d’un investissement de 22 milliards de livres sterling destiné à développer les infrastructures d’IA outre-Manche, le projet devait notamment accueillir 23 000 puces Nvidia.
Mais le calendrier de raccordement électrique a fini par compromettre l’opération : selon la presse britannique, l’accès au réseau ne serait pas assuré avant 2030, voire au-delà. Véritable coup de massue pour Nscale, privé de son client d’ancrage pour cette infrastructure, alors qu’il doit encore résoudre le problème du raccordement électrique.
Un cas parmi bien d’autres
Ce retrait illustre l’un des principaux points de friction de la course aux infrastructures d’IA. Même lorsqu’un opérateur dispose d’un client de premier plan et d’une demande commerciale, il ne peut avancer sans une alimentation électrique adaptée à ses besoins et disponible dans les délais prévus.
Pour Nscale, la difficulté consiste désormais à trouver une solution électrique et, potentiellement, un autre locataire pour son projet. Le retrait de Microsoft ne signifie donc pas nécessairement que le data center ne verra jamais le jour, mais il fragilise clairement son modèle économique et son calendrier.
Google confronté aux autorités finlandaises
Les difficultés ne se limitent toutefois pas à la question énergétique. En Finlande, deux projets de data centers de Google basés à Muhos et Kajaani ont fait l’objet d’une mesure de suspension ordonnée par la Finnish Supervisory Agency. Selon les informations disponibles, l’autorité a demandé début octobre à la filiale de Google, Tuike Finland Oy, de stopper immédiatement les opérations concernées, ou au plus tard le 23 octobre, après des travaux de déboisement portant sur environ 500 hectares (en comptabilisant les deux sites) qui auraient été réalisés illégalement.
L’affaire intervient alors que Google a annoncé début septembre un investissement de 13 milliards d’euros en Finlande, destiné à développer ses infrastructures et ses capacités de calcul dans le pays. Elle souligne le décalage qui peut exister entre les ambitions d’investissement des géants de la tech et les contraintes réglementaires auxquelles leurs projets restent soumis. La perspective de retombées économiques importantes ne suffit pas à mettre les opérations à l’abri des contrôles environnementaux.
Il reste à déterminer précisément quelles parcelles et quelles phases des deux projets sont concernées par la décision, ainsi que ses conséquences sur leur calendrier. Une suspension administrative ne signifie pas nécessairement l’abandon définitif des infrastructures, mais elle peut entraîner des retards importants, des coûts supplémentaires et une remise en cause du calendrier initial.
En France, des projets contestés sur le terrain
En France aussi, les tensions autour de l’implantation de nouvelles infrastructures de calcul se font plus visibles. Dans l’Indre, à Étrechet, la contestation d’un projet de data center de Google a conduit la maire et quatre élus municipaux à démissionner. Cet épisode illustre la difficulté pour les élus locaux de concilier les promesses d’investissements et de développement économique avec les inquiétudes des habitants et les conséquences potentielles de ces infrastructures sur leur territoire.
Le dossier montre également que l’acceptabilité locale peut devenir un facteur déterminant dans le développement des infrastructures d’IA. Les collectivités sont sollicitées pour accueillir des installations présentées comme stratégiques, mais doivent aussi répondre aux interrogations sur leur impact environnemental, leur consommation de ressources et les bénéfices réellement attendus pour le territoire. Une opposition suffisamment forte peut compliquer les décisions politiques et administratives nécessaires à la réalisation d’un projet.
Dans la Drôme, un permis de construire en suspens
Autre illustration, dans la Drôme : le 10 juillet 2026, le tribunal administratif de Grenoble a suspendu le permis de construire du projet de supercalculateur porté à Rovaltain par Sesterce. L’investissement annoncé, de l’ordre de 1,5 milliard d’euros, devait permettre d’installer une infrastructure consacrée au calcul intensif pour l’IA sur le site de l’ancien pôle Ecotox, à Alixan.
« Le maire d’Alixan a par un arrêté du 18 décembre 2025, autorisé la société Sesterce Group à construire une telle infrastructure au sein du parc d’activités économiques Rovaltain, à proximité de la gare TGV de Valence et de la liaison autoroutière entre les autoroutes A7 et A49. Par une ordonnance du 10 juillet 2026, le juge des référés a suspendu l’exécution de cette autorisation », peut-on lire dans la décision de justice rendue par le tribunal.
Là encore, la suspension du permis ne vaut pas abandon définitif. Elle suffit néanmoins à remettre en question le calendrier de construction et à rappeler que les projets de grande ampleur restent tributaires des procédures d’autorisation et du respect des règles d’urbanisme et d’environnement. Pour un secteur où les opérateurs cherchent à mettre rapidement en service de nouvelles capacités, chaque mois de retard peut compliquer les engagements financiers et commerciaux.
Des milliards annoncés, mais des infrastructures loin d’être garanties
Ces différents dossiers ne relèvent pas tous de la même cause et ne conduisent pas nécessairement à l’abandon des projets concernés. Ils ont néanmoins un point commun : ils montrent que les annonces d’investissement ne garantissent ni la construction ni la mise en service des infrastructures. Entre les contraintes de raccordement électrique, les exigences environnementales, les recours juridiques et les contestations locales, les opérateurs doivent composer avec des obstacles qui peuvent bouleverser leurs calendriers.
À mesure que l’Europe cherche à renforcer ses capacités de calcul pour répondre aux besoins de l’IA, la disponibilité du foncier et des capitaux ne suffit donc plus. Encore faut-il obtenir les autorisations nécessaires, disposer d’une alimentation électrique compatible avec les ambitions affichées et convaincre les territoires d’accueillir ces installations. Le développement des data centers se heurte ainsi à une réalité plus prosaïque : la course à la puissance de calcul dépend aussi de ressources physiques limitées et de décisions locales qui ne se décrètent pas depuis la Silicon Valley.
Source : usine-digitale.fr
