Culture

Bad Bunny au Super Bowl : quand la pop latine s’impose comme un manifeste politique

En treize minutes chrono, Bad Bunny a fait bien plus qu’assurer le traditionnel spectacle de la mi-temps du Super Bowl. Dimanche 8 février, au Levi’s Stadium, la star portoricaine a transformé l’événement sportif le plus regardé au monde en une tribune culturelle et politique d’une rare intensité, affirmant la place de l’Amérique latine au cœur du récit américain contemporain.

Dès l’ouverture sur Tití Me Preguntó, le décor est planté. Derrière l’artiste, des silhouettes masculines et féminines coupent la canne à sucre, symbole lourd d’histoire pour Porto Rico. Ce tableau inaugural, en apparence festif, convoque en réalité plusieurs siècles de domination coloniale et rappelle le rôle central de cette culture agricole dans l’économie extractive imposée à l’île. Chez Bad Bunny, le divertissement n’est jamais neutre : il sert de point d’entrée à une mémoire collective longtemps marginalisée.

L’ensemble du show s’inscrit dans une lecture politique assumée. La prestation intervient dans un climat régional marqué par des tensions aiguës, entre interventions américaines en Amérique latine et durcissement des politiques migratoires, illustré par les arrestations ciblant des Latinos sur le sol américain. Sans jamais citer explicitement ces événements, Bad Bunny en épouse les lignes de fracture et y répond par la culture.

Le message est clair : l’Amérique ne se résume pas aux États-Unis. À la fin de la performance, des danseurs envahissent la pelouse, brandissant les drapeaux d’Amérique du Nord, centrale et du Sud. Le chanteur conclut par une formule lourde de sens – « Que Dieu bénisse l’Amérique » – avant d’énumérer des pays du continent, États-Unis compris, affirmant le caractère transnational de l’identité qu’il incarne. Le ballon qu’il exhibe, frappé du slogan « Ensemble, nous sommes l’Amérique », synthétise cette vision inclusive.

Cette lecture n’a pas tardé à susciter des réactions virulentes. Donald Trump a fustigé la prestation, la qualifiant d’« affront à la grandeur de l’Amérique » et de « l’un des pires spectacles de mi-temps de tous les temps ». Le président américain a notamment critiqué l’usage quasi exclusif de l’espagnol, langue pourtant parlée par plus de 41 millions de personnes aux États-Unis, et dénoncé une chorégraphie jugée « répugnante ».

Ces attaques soulignent moins la performance artistique que la fracture culturelle qu’elle révèle. Là où ses détracteurs anticipaient un show clivant, Bad Bunny a livré un spectacle fondé sur le plaisir musical, la danse et la célébration identitaire, sans jamais prononcer le nom du président ni évoquer explicitement la politique migratoire.

Un record d’audience qui consacre un moment historique

Au-delà de sa portée symbolique et politique, la prestation de Bad Bunny s’inscrit désormais dans l’histoire du Super Bowl par son impact chiffré. L’artiste portoricain a battu le record absolu d’audience pour un spectacle de mi-temps. Plus de 135,4 millions de téléspectateurs ont suivi la performance en direct, un sommet inédit pour l’événement.

Ce chiffre place Bad Bunny devant des références historiques du genre. Il dépasse ainsi Michael Jackson, dont le show de 1993 avait réuni 133,4 millions de spectateurs, mais aussi Rihanna et Katy Perry, chacune créditée de 121 millions lors de leurs prestations respectives. Il surclasse également Kendrick Lamar, qui avait établi un nouveau record l’an dernier avec plus de 133,5 millions de téléspectateurs.

Source : lopinion.ma