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20 Minutes, il y a 6 mois

Coupe du monde 2018: Peut-on dire que la France est une grande nation du football?
La France dispute ce mardi la 6e demi-finale de Coupe du monde de son histoire, un total que seuls l'Allemagne, le Brésil et l'Italie ont atteint...

C’est une statistique qu’on a vu passer comme ça, après le match contre l’Uruguay, et qui a fait tilt. L’équipe de France va disputer mardi la sixième demi-finale de Coupe du monde de son histoire. Seuls l’Allemagne (12), le Brésil (8) et l’Italie (7) ont fait mieux. Etre dans le dernier carré ne permet pas d’accrocher une étoile au maillot, on est d’accord, mais quand même, cela démontre une régularité que beaucoup de pays aimeraient sûrement avoir. Si on osait, on irait même jusqu’à dire que cela fait de la France un grand pays de football. Non ?

Et bien justement, c’est là toute la question. Parce que c’est quoi, être une grande nation de foot ? C’est diablement compliqué de répondre. Mille et une composantes, historiques, sportives, économiques ou émotionnelles, entrent en jeu. La sélection est l’étendard du pays, et ses résultats dans les grandes compétitions internationales comptent, évidemment. « On peut revendiquer cette régularité, attaque Alain Giresse, présent en Russie en tant que consultant pour Radio France. On est toujours à dire l’Allemagne, le Brésil… Et oh, attendez, on fait aussi bien qu’eux. Ça valorise une organisation du football. Quand on parle d’équipe nationale, c’est du made in France, des joueurs formés chez nous et de la bonne façon. »

L’ancien international, deux fois demi-finaliste du Mondial dans les années 1980, marque un point. La formation française est un label reconnu. « La France est perçue comme le nouveau Brésil, assure Romain Poirot, ex-recruteur à Manchester City notamment. Il y a eu une accélération de l’intérêt pour les joueurs français depuis cinq à six ans. Quand Pogba est parti à la Juve et Varane au Real, il y a vraiment eu une prise de conscience que les talents français sont parmi les meilleurs au monde. »

Un coup d’œil à la presse étrangère permet de se rendre compte à quel point les autres pays sont bluffés par les joueurs qui ont émergé ces dernières années, et dont quelques-uns se retrouvent en Russie cet été. Ce savoir-faire ne date pas d’hier. Il résulte d’une vraie culture de la formation dans de nombreux clubs (Le Havre, Rennes, Auxerre, Sochaux, etc.) et de la mise en place par la Fédération, pour sortir de la période noire des années 1960, d’un système très bien structuré pour les jeunes. Ce fut d’abord l’Institut national de Vichy, ouvert en 1972, puis le Centre technique national de Clairefontaine depuis 1988.

« Cette mayonnaise-là, tout le monde aimerait nous la voler »
Un élément important s’ajoute à cette base. « Il y a en plus une culture locale, qui fait que chaque club français formateur apporte une petite particularité, explique Romain Poirot. On ne travaille pas pareil à Nice qu’à Rennes, parce qu’il y a des valeurs incluses dans la formation du joueur. Cela apporte une variété dans les postes et les talents, et c’est une vraie chance. » Les ressources du football français sont enviées. Le pays est aujourd’hui le carrefour du marché européen.

« C’est normal, les talents français répondent aux critères modernes du foot : vitesse, puissance, technique, reprend l’ex-scout, qui dispense aujourd’hui une formation pour apprendre le métier de recruteur (Pro Football Scouting Experience). Cette mayonnaise-là, tout le monde aimerait nous la voler. Et on s’aperçoit que ce n’est pas faisable partout. On est vraiment singulier au sein de l’Europe. ».
Tout cela est tout à notre honneur, et fait de la France un pays qui compte. Seulement, ça ne suffit pas. Il y a également beaucoup de domaines où la France est en retrait. La (non) réussite de ses clubs en coupes d’Europe en est un. Mangés économiquement par leurs concurrents anglais, allemands, espagnols ou italiens, pour des raisons maintes fois évoquées, les clubs français restent des nains en termes de palmarès avec les deux seuls titres de l’OM et du PSG. Les talents dont on parlait, et c’est ce qu’on appelle le revers de la médaille, partent beaucoup trop tôt renforcer les grands clubs étrangers. Ou ceux qui ont une politique basée sur le trading sauvage, comme le RB Leipzig, pour ne citer que lui.

Quand on parle de grand pays de football, un autre élément, plus important, peut-être, plus insondable, sûrement, doit aussi être évoqué : la « culture foot ». C’est tout ce que laisse transpirer une nation, par les comportements de ses citoyens, leurs discours, leur façon de vivre ce sport. Là-dessus, pas de doutes, la France accuse un déficit. Essayons de décomposer ça pour y voir plus clair, avec l’aide de trois intervenants.

La passion
Joachim Barbier, auteur du livre Ce pays qui n’aime pas le foot : « Pour moi, les pays de foot sont l’Italie, l’Espagne, l’Argentine, le Brésil. Ces pays ont le cœur qui bat pour ça. Au-delà des résultats, tu sens des vibrations entre les gens et leur club, et aussi leur équipe nationale. Ça se voit beaucoup dans la créativité des chants, notamment. Eux grandissent avec ça, parce que ça se transmet. Le foot, pour eux, c’est de la culture. Pour nous, c’est du sport. On développe une façon d’aimer le foot qui est plus raisonnée. Le foot, c’est la passion, et on est un pays cartésien ».

Les supporters de l’équipe nationale
Yannick Vanhee, président du président du club des supporters des Bleus dans le Nord : « On est un pays de foot, mais un foot de clubs. L’identité régionale est très forte en France. Les supporters de clubs se saignent toute l’année pour les accompagner partout, ils ne veulent pas, ou alors n’ont pas assez de moyens, pour être derrière les Bleus en plus. Moi ce que j’admire chez les supporters adverses, c’est qu’on peut voir, par exemple pour l’Argentine, des drapeaux de River à côté de drapeaux de Boca. La même chose avec un drapeau du PSG et de l’OM est impossible. Il y a encore une barrière à franchir aujourd’hui en France. J’espère que les résultats actuels pourront participer à ça ».

L’économie
Romain Poirot : « Je suis beaucoup au bord des terrains, j’entends les gens, les parents, et les discussions tournent autour de l’argent. Alors qu’à la base, pour être bon, il faut avant tout être passionné. Il ne faut pas oublier ça. Tous les joueurs qui sont en équipe de France courent parce qu’ils aiment leur sport. L’argent n’est qu’une suite logique à leur talent et leur implication. Par contre, il drive les flux humains du foot d’aujourd’hui. Malheureusement, il faut en tenir compte. Et il faut que la France se l’approprie définitivement. D’autres nations, l’Angleterre par exemple, le comprennent très bien. C’est dans leur mentalité. Ce n’est pas un problème pour eux de parler de millions d’euros dans le cadre du football. Pour nous, ça l’est. On n’est pas tout à fait une grande nation du foot de ce point de vue. Il faudrait embrasser ça plutôt que de le rejeter ».


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