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Maroc Hebdo, il y a 3 mois

Le gouvernement de Saâd Eddine El Othmani de plus en plus impopulaire.
La fronde prend une tournure inédite avec le boycott de plusieurs produits de grande consommation en protestation contre la cherté de la vie.

Mitigé que le sentiment de nombreux commentateurs à l’égard de Saâd Eddine El Othmani. D’un côté, on ne peut pas dire que le Chef du gouvernement ne veut pas s’atteler à la tâche. En septembre 2017, il promettait pas moins de cent vingt mesures pour parer aux principaux défis de son mandat. «La majorité travaille dans l’intérêt du pays avant tout, selon le dénominateur commun qui est notre programme et nos objectifs communs», assurait-il. Mais est-ce pour autant suffisant pour sortir le pays de l’ornière? Car en cette année 2018, le Maroc traverse sans doute une des pires crises sociales de son histoire moderne, peut-être même plus que lors du Printemps arabe, dont le retentissement régional pouvait amplifier les événements et donner une fausse impression de gravité, qui finalement n’aurait pas eu lieu d’être.

Un souffle de révolte
L’exception marocaine, expression tant consacrée par les responsables marocains, recèlerait donc un fond de vérité, en ce sens que l’horloge interne du Royaume était alignée sur un fuseau horaire propre à lui, différent du reste des pays arabes. En d’autres termes, c’est avec plusieurs années de retard que le Maroc semble enfin connaître son printemps. D’Al-Hoceïma à Jerada en passant par des mouvements sociaux moins emblématiques mais non moins importants, les hirondelles apportent dans les quatre coins du pays un souffle de révolte qui menace à tout moment de faire exploser la marmite.

La fronde prend même une tournure inédite depuis la lutte contre la colonisation française et espagnole avec le boycott de plusieurs produits de grande consommation en protestation contre la cherté de la vie. Le fait que trois sociétés et nulles autres soient visées -Afriquia, Centrale Danone et Sidi Ali- semble, certes, cacher des desseins inavoués, mais ceci n’empêche que le sentiment de ras-le-bol paraît généralisé. Pour ne rien arranger, le dialogue social bloque depuis plusieurs semaines, à telle enseigne que la rumeur avait couru, la veille du 1er mai, d’une réunion d’urgence au Cabinet royal, tellement la situation paraît désespérée. Le roi Mohammed VI, comme ultime recours, pour débloquer une situation qui assoit le Maroc sur une poudrière. Ou pour le dire autrement, M. El Othmani s’est révélé incapable de remplir la mission à laquelle le Souverain l’avait désigné le 17 mars 2017. Son équipe lui trouve cependant des excuses.

Entre les convictions le poste
«La plupart des problèmes qu’il rencontre aujourd’hui lui ont été légués par son prédécesseur, qui avait laissé traîner les choses jusqu’à atteindre le point où elles en sont», défend un membre du secrétariat général du Parti de la justice et du développement (PJD), dont est issu M. El Othmani, mais en se gardant de nommer Abdelilah Benkirane, Chef du gouvernement jusqu’au 15 mars 2017 avant d’être limogé par le roi Mohammed VI en raison de son incapacité à constituer une nouvelle majorité. L’ancien zaïm islamiste est en effet perçu, même dans son propre camp, comme un des responsables de la crise sociale, en procédant à une politique de libéralisation économique par trop brutale, le tout en se mettant à dos et les syndicats et le patronat. La hausse des prix du carburant, dont se plaignent de nombreux citoyens et qui est à l’origine de la campagne contre Afriquia, lui est due, malgré les avertissements de nombreux économistes. «Une économie libérale nécessite, comme partout dans le monde, des instances de régulation opérationnelles et efficaces. Le conseil de la concurrence est hors jeu. Il n’a jamais réellement existé. Le conseil supérieur des consommateurs n’a jamais vu le jour. Qui donc va réguler le marché pour protéger le consommateur et préserver son pouvoir d’achat, sachant que les salaires ne bougent pas vraiment comparativement aux prix à la consommation? », exposait récemment, dans les colonnes de Maroc Hebdo, l’économiste Najib Akesbi (lire n°1256, du 11 au 17 mai 2018). Mais encore? M. El Othmani devra-t-il éternellement rejeter ses problèmes sur M. Benkirane? En tout état de cause, malgré toute sa bonne volonté, le Chef du gouvernement n’a pas vraiment été à la hauteur. Entre ses convictions profondes, qui en font plus un militant qu’un véritable homme politique et qui l’ont par exemple amené à prendre ses distances avec certaines parties au sein de l’État dans la gestion du dossier rifain, et sa volonté de garder son poste, fruit d’une ambition portée depuis ses débuts au sein de la Chabiba islamiyya au milieu des années 1970, l’ancien ministre des Affaires étrangères est resté comme tiraillé, incapable de trancher dans le vif au moment opportun. M. El Othmani s’est même montré un adepte de la fameuse expression arabe, «combien de choses avons-nous accompli en les délaissant.» Le boycott n’en est que l’ultime illustration, puisqu’en se saisissant de l’affaire dès ses balbutiements, ce qui n’était qu’un appel lancé par des anonymes sur Facebook ne se serait pas transformé en campagne. Au contraire, M. El Othmani s’est gardé d’intervenir, laissant notamment son ministre de l’Économie et des Finances, Mohamed Boussaïd, traiter les boycotteurs, le 24 avril, d’«étourdis», et ainsi monter l’opinion publique contre lui et son cabinet. Quand son gouvernement se prononcera enfin, le 10 mai 2018, c’est par l’intermédiaire du ministre chargé des Relations avec le Parlement et la Société civile, porte-parole de l’Exécutif, Mustapha El Khalfi, qui menacera les boycotteurs de poursuites judiciaires.

Une chute inexorable
Le tollé qui s’en suit amènera M. El Othmani à faire machine arrière cinq jours plus tard au parlement. «Un gouvernement émanant de la volonté populaire et ressentant de la responsabilité ne peut pas être contre les citoyens, comme le pensent certains,» affirmera-t-il, en demandant aux Marocains de «tourner la page». Ces derniers l’accepteront-ils? Aussi bien lui que le PJD, à qui beaucoup promettent désormais une chute inexorable aux prochaines élections législatives prévues en 2021, semblent en vérité condamnés. Pour certains observateurs, le Maroc a aujourd’hui besoin d’un Chef de gouvernement fort, d’autant plus que dans son discours du trône du 29 juillet 2017, Mohammed VI avait appelé la classe politique à cesser de se cacher derrière le Palais et à prendre enfin ses responsabilités.

Température sociale
Propos réitérés le 13 octobre 2017 au parlement, devant les élus de la nation. «Autant avant l’adoption de la nouvelle Constitution, un tel attentisme se comprenait puisque le Cabinet royal gérait tout et que le gouvernement ne faisait qu’expédier les affaires courantes, autant il n’y a plus d’excuses aujourd’hui. Le Roi peut intervenir s’il souhaite, s’il considère que la marche du pays est menacée comme ce qu’il avait fait en limogeant M. Benkirane, ou encore en octobre 2017 avec les quatre ministres que la Cour des comptes avait jugés coupables de la non réalisation de projets du programme de développement spatial de la province d’Al Hoceima, mais nous ne sommes plus dans la configuration exécutive d’avant le 1er juillet 2011», commente un responsable ayant dirigé le cabinet d’un ministre sous Abbas El Fassi. Beaucoup parient sur un éclatement de l’actuelle majorité pour amener S.M. le Roi Mohammed VI à prendre l’initiative de nommer un nouveau gouvernement, bien que son refus d’arbitrer la crise ayant fait suite à la sortie, en mai 2013, du Parti de l’Istiqlal (PI) du gouvernement Benkirane refroidisse plus d’un.

Autrement, le Maroc se retrouvera encore pour les trois prochaines années avec le cabinet de M. El Othmani, avec le risque de ne pas être à la hauteur du cap qui reste à dépasser. Par les jours qui courent, la température sociale ne semble augurer rien de bon. À moins que M. El Othmani, que M. Benkirane qualifiait avec humour en janvier dernier de «rguioueg» -maigrelet, en darija-, ne retrouve une allure digne du costume qu’il porte. Seuls les plus optimistes, pour ne pas dire les plus fous, semblent cependant susceptibles d’y croire…

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